On installe sur nos vélos comme dans nos vies de tout petits compteurs que l’on regarde tourner à mesure que l’on progresse. Et si la vie s’estime en allure moyenne, il est de certains jours comme des pointes de vitesse, où l’air décoiffe plus intensément. Qu’importe, ces jours-là, le nombre des pas effectués, le jour compte seulement pour ce qu’il a permis de pas de côté.

J’ai longtemps cultivé avec Louis, et avec une sincère connivence, ce goût du léger décalage, de la distorsion du quotidien. Pour Louis la vie semble un jeu, pleine de compteurs à relever : entre autres fantaisies, il tient depuis que je le connais la liste précise de tous ses déplacements, qu’il consigne dans de petits carnets. Il garde la trace de tous les endroits où il a un jour posé le pied et relie tous ces points avec allégresse en échafaudant de grandes théories sur la façon dont nous tissons des archipels. C’est un métier, géographe.

Louis a souvent usé de bicyclettes dans son appréhension de l’espace, pour mieux court-circuiter certaines de nos évidences, quant à la meilleure façon de nous déplacer, quant à l’endroit le meilleur pour travailler, quant au temps et aux lieux que la machine peut démultiplier. Nous avions en permanence dans le bureau que nous partagions un ou deux vélos de fonction. Louis maîtrisait à la quasi-seconde le temps qui lui était nécessaire pour rejoindre le dernier train du soir qui le ramènerait chez lui et je l’ai vu souvent expédier de tardifs rendez-vous avec ses étudiants en criant quelque dernière consigne depuis sa bécane, tandis qu’il entamait sa course à même le couloir. De mémoire, je n’ai jamais su qu’il ait jamais raté son train.

Je l’ai vu récemment, Louis cultive toujours cet art conjoint du contre-pied et du contre-la-montre. Il faut pouvoir le suivre, d’autant qu’il est grand, mais peu m’importe alors l’ampleur des pas effectués, puisqu’il s’agit pour l’essentiel de pas de côté.

Philippe Guerry s’est illustré à plusieurs reprises sur Gravillon, attirant la passion cycliste sur d’autres terrains. Sur quelques plages, à la poursuite d’un coureur de plomb. Au détour de quelques pages, en quête d’auteurs de talent. Il propose aujourd’hui « Jeu », le quatrième texte de la série de chroniques « C’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas » consacrées au vélo. Un élan rédactionnel dans la droite ligne des Bonheur Portatif et Au Petit Commerce dont il est le créateur.