Avoir la chance d’accéder au meilleur de la presse cycliste et partager un extrait qui a retenu l’attention : telle est l’intention de cette rubrique de Gravillon baptisée « Morceau choisi ».

Nouvel invité de cette série d’articles qui rend hommage à l’écrit, à l’encre et au papier : le magazine Cycle ! dans sa déclinaison hiver 2019-20.

Michel Dalloni nous raconte une histoire dont la fin semble — malheureusement — annoncée. Celle de l’antique piste d’Angers, dans le Maine-et-Loire, le vélodrome Montesquieu. Depuis 1922, des joutes cyclistes se déroulent sur cet anneau verdi. Des victoires s’acclament. Des tragédies surviennent. Comme ce 11 septembre 1947, quand le jeune Paul Thuleau trouve la mort, emporté dans un élan trop généreux. Un malheur qui imprègne encore le béton de cette piste. Et la mémoire des cyclistes du cru.

« Il avait 17 ans, un sourire magnifique, des yeux plein de malice. Une pointe de vitesse du tonnerre. Tout l’avenir devant lui. Il faisait du vélo depuis deux ans, chaperonné par Fernand Lesbats, fameux coureur régional, qui l’employait dans son atelier de la rue du relais de la Poste. C’était un tout bon. Saison 1947 : 1er à Montreuil-Bellay, 1er à Ingrandes, 5e du Grand prix Dunlop à Nantes. Entre deux courses sur route, il venait roulait à Montesquieu avec ses coéquipiers d’Angers Bâtiment Sport.
Le 11 septembre de cette année-là, alors que le jour s’achève, il lance une dernière attaque, débouche en tête et, comme d’habitude, franchit la ligne sans rival, heureux. Dans son élan, il heurte le pied d’une espèce de chaise d’arbitre imprudemment posée au bord de la piste par les hockeyeurs, qui évoluaient au centre du vélodrome. Chute. Une cabriole mais en plus grave. On se précipite. Paul Thuleau ne bouge pas. Il est mort. Fracture du rocher. « C’était un jeudi, le jour des écoliers » se souvient Michel Thuleau, 82 ans, son frère cadet. « Nous étions chez des cousins avec ma mère. ce sont les gendarmes qui sont venus nous prévenir. » Une vie au sprint, dont l’arrivée se confond avec la fin. Ce n’est pas comme ça qu’on l’imaginait.
Marcel, le père, mécanicien, n’aura plus goût à rien, jamais. Madeleine, la mère, une petite femme, ira tous les jours au cimetière de l’Est bavarder avec Paul, qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente. Une fois par semaine, elle déposait sur la tombe de granit un bouquet d’arums blancs acheté rue Lebas. Seule la mort viendra interrompre ce dialogue. À moins qu’elle l’ait perpétué. Madeleine est décédée en 1969. Le 11 septembre. c’était un jeudi. Michel Thuleau, comme Marcel et Jean-Pierre, les petits derniers, ne fera pas de vélo. Interdiction paternelle. Le vélodrome, il y est allé une seule fois dans sa vie : « Pour une fête des collèges. Nous avons défilé sur la piste. Je suis passé là où mon frère s’est tué. » Il en pleure encore.

La suite de ce texte « Montesquieu – Derniers tours », écrit par Michel Dalloni, dans le numéro 14 de Cycle !.