Race Across France 2020
Étape #2 : Venasque – Die

  • Race Across France 2020
    © Nicolas Fritsch

Dormir en plein air laisse l’esprit toujours sur ses gardes. Le sommeil est léger, les armes sont lourdes.

Un café, un fruit, une viennoiserie attrapée à la volée et me voilà en route pour l’ascension du Géant de Provence, légende une nouvelle fois au programme de la RAF. Les mains crispées au guidon, la rotation paresseuse des jambes, l’idée de ce Mont pour débuter la journée m’effraie. Alors, j’envisage le voyage au-delà du sommet, de l’autre côté, où mon imagination m’emporte. Faire le Ventoux est un « classique » dans l’univers du cyclisme, comme bien d’autres cols connus. Mais lui, je le redoute autant que j’aime arriver à son sommet. Il est sans merci, sans pitié, il vous ignore, vous délaisse, vous harasse, vous gifle, vous casse… Il vous saigne le moral sans relâche. Je m’enfonce dans la forêt du Mont. J’ai décidé de ne pas forcer, je sais ce qui m’attend. Mes pensées sont ailleurs, parfois ramenées au réel, lorsque je sens qu’un virage est plus rude qu’un autre.

Des cyclistes plus alertes et moins chargés, surtout, me dépassent, me saluent.
« Vous faites la RAF ? » (J’ai deux adhésifs de casque avec un numéro de participant)
« Oui »
« Quelle version ? »
« Les 1100 »
« Wow, respect et bon courage ! »

Ces quelques mots échangés tout au long de l’ascension m’insufflent un soupçon de fierté, de force. Je remercie tellement ces personnes rencontrées qui ont pu rendre subrepticement un instant d’hésitation en un moment de confiance survoltée.

Avant d’arriver au sommet, je m’incline au passage devant la stèle de Tom Simpson, le premier britannique à avoir porté le maillot jaune du Tour de France, disparu tragiquement sur ces pentes vertigineuses. Je suis arrivé à mes fins. Pour l’instant. La longue bascule vers Malaucène me fait reprendre mes esprits. Le Vaucluse m’apportera ces fruits bénéfiques, salvateurs pour franchir une nouvelle frontière départementale. Je ne serai pas un bon client pour cette marchande qui voulait me faire charger cinq kilos de prunes sur mon vélo. Le cinquième suffira amplement.

La géographie vallonnée de la Drôme me gratifie d’un peu de répit et la portion de route plate qui mène à Cléon d’Andran permet d’envoyer un peu de watts. De grandes lignes droites me font oublier les pentes, les pourcentages. Comme si j’étais de retour en Charente-Maritime. Et je mange des prunes bien mûres. J’en profite car les paysages lointains, qui se distinguent à travers des nuages gris menaçants, montrent les premiers massifs rocheux du Vercors.

La Tour de Crest et ses donjons médiévaux s’érigent hauts dans la ville du même nom. Quelques clichés de la Drôme qui s’écoule sous le pont Frédéric Mistral et mon regard est nerveusement attiré par ces lourds nuages qui semblent essaimer leurs premières ondées orageuses. Le ciel gronde. Je vois bien l’épisode pluvieux coller au scénario de la saison. J’improvise. Des gouttes de la taille d’un raisin résonnent sur mon casque, s’écrasent sur mes avant-bras. Halte d’urgence dans un abribus sorti de nulle part. J’échappe à une pluie battante qui transforme la chaussée brûlante en un plan d’eau idéal pour l’aquaplanage (oui, c’est le terme français !). Les pneus des voitures pourfendent le flux pluvieux et envoient dans ma direction des lames d’eau qui s’abattent au pied de mon refuge urbain.

Je remonte la Drôme jusqu’à Die sans constater toutefois le régime sauvage et torrentiel que l’on attribue habituellement à cette rivière. Une autre averse se précipite sur moi, je fixe un espoir sur une rangée d’arbres feuillus, je dévale le bas-côté de la route dans une terre craquelée, jonchée de débris végétaux, j’évite la douche froide une deuxième fois en dix kilomètres. Quelques éclairs confirment que ma journée ne se terminera pas sous un ciel bleu et un soleil radieux.

À ce moment, je me demande pour la première fois où en sont les autres concurrents. Suis-je plutôt devant ou plutôt à la traîne ? Je crois finalement que ce n’est pas important, j’avance sans les autres mais je pense à eux. Ma monture éclaboussée de terre, les chaussures maculées de brins d’herbes, les chaussettes imbibées, mes roues fendent la pellicule d’eau sur l’asphalte refroidi. Comme si tout devait se mélanger aujourd’hui pour nuire à ma volonté de traverser le Vercors avant le lendemain, je suis forcé d’admettre que les nuages gris qui emprisonnent les Hauts Plateaux de la réserve naturelle, les éclairs, le ciel qui ne cesse de gronder, les averses intermittentes, ce vent frais qui descend désormais des montagnes m’obligent à revoir ma copie dans un endroit sec. Les nappes d’évaporation s’ajoutent à l’ambiance brouillonne, je rentre dans Die, indécis. Il fait nuit.

Je comptais trouver une avancée de hangar, une cabane de bord de route, un préau pour avaler mon reste de sandwich crudités, m’assoupir dans mon drap de coton humide mais la première vitrine éclairée de la ville me happe. C’est une pizzeria, la Stazione, et les clients attablés en terrasse, entre deux gorgées de Clairette, marquent une pause alors que je pose le vélo contre une haie. C’est vrai qu’il a une sale allure avec la couverture de survie qui dépasse de la bagagerie de selle mal rangée, le sac de prunes qui pendouille sur un côté et le cadre encrassé. Les odeurs de cuisine m’envoûtent, je commande de suite une bière et la pizza la plus garnie du menu. Le patron me demande où je dors ce soir. Entre deux ondées orageuses, j’avais appelé quelques hôtels et tous affichaient complets. Un coup de fil de sa part à l’hôtel Le Carnot et j’ai ma chambre pour la nuit.  

La solitude de longues heures sur une selle font apprécier les retrouvailles avec la bonté humaine et le confort d’un matelas comme un érotique plongeon sans fin.

Tuuut, uuut. Le clairon. 6h30. Le Vercors m’appelle.