Race Across France 2020
Étape #3 : 
Die – Alpe d’Huez

  • Race Across France 2020
    © Nicolas Fritsch

« On m’a vu dans le Vercors ».

Die dort encore. Je quitte ma chambre après cinq heures de sommeil, récupère mon vélo et lui harnache la bagagerie. Tout est tiré au cordeau. Le ravitaillement dans la besace, le volontaire s’élance dans la brume. Les orages de la nuit ont laissé la place au brouillard matinal qui dissimule l’ascension ennemie, rompue aux assauts de belliqueux cyclistes. Pas le moindre bruit anthropique ne s’échappe de ce relief constitué de falaises abruptes, de crêtes rases ou arborées, de gorges encaissées, dissimulées. Les Hauts-Plateaux rêvent avec les cieux. 

Seuls quelques rares sifflements d’oiseaux égayent ce maquis escarpé garnis de futaies.La nature est devenue reine, elle ravive les couleurs d’un sombre passé à jamais fossilisé dans les roches calcaires. Le film d’une guerre défile devant mes yeux, pas d’engins de mort, pas de fantassins courbés, la vie est revenue comme le silence de la mer.

Les virages hauts perchés avant le col du Rousset imposent leur rythme, à moins que la grandeur du lieu ne m’impressionne. Je veux vivre le Vercors, traverser cette carte géologique affichée dans une classe d’école, un souvenir d’enfant. Quelques centaines de mètres derrière moi, je sens la présence d’un pistard, un compagnon de route, Louis M., plus frais, svelte, le verbe bien réveillé. Le seul participant de la Race Across France que je croiserai jusqu’à l’arrivée, un agréable moment à discuter de choses et d’autres. 

Dans le col de Lachau, on ne parle plus, je le laisse passer un virage pour ne plus le revoir. C’est mieux de ne pas garder en ligne de mire un gars qui est plus à l’aise. Il faut rester sur la réserve et ne pas avoir plus d’ambition qu’on a de force. Arriver est l’objectif, finir dans les temps est la récompense. La solitude retrouvée, j’enquille la descente dans la forêt de Lente. Le second ravito à Saint-Jean-de-Royans et le tumulte citadin attendront, je fais mon entrée sur les balcons du cirque de Combe Laval. Spectacle impressionnant. Le souffle retenu, je roule au pas sur la route étroite. L’autre versant qui fait face se dresse fier et massif. Comme hypnotisé par la beauté du paysage que des cheveux de brume tentent de dissimuler, je m’arrête tous les cent mètres comme un gamin qui découvrirait une vitrine de jouets à chaque coin de rue. 

Péniblement, je m’arrache à ma béatitude… J’ai envie d’un café/croissant. L’esprit s’est nourri, l’estomac me rappelle qu’il existe aussi. 

Vitesse. Courbes. Concentration. Pan ! Une détonation claque à la sortie d’un virage. Un sifflement bruyant suit. Des sueurs froides me saisissent. Sûrement une crevaison. Freinage dosé. Je passe de 70 km/h à 0 km/h en cinq secondes. Pneu arrière éclaté, c’est la première fois que ça m’arrive. Sur l’accotement, je procède à une réparation spécifique car je ne dispose pas de pneu de secours. Le ruban adhésif toilé judicieusement emporté me sauve. Un cycliste averti me dira plus tard que si c’était le pneu avant, j’aurais terminé dans le décor. Je suis rassuré.

La ville est proche et, à peine remis de mes émotions, je déguste enfin mon café/croissant. La base de vie pour le ravitaillement est déserte, l’organisation est repartie, je suis à la traîne. Je prends un coup au moral. Je décide que mon prochain stop sera l’Alpe d’Huez. Personne pour me contredire.

Je m’enfonce dans les gorges de la Bourne. Facilement, je pense à Jason, l’espion de cette trilogie cinématographique. Puis à l’autre Jason, plus connu pour sa quête de la Toison d’Or avec les Argonautes. Et puis, me faufilant dans une vallée sombre, encore à un autre, celui de Vendredi 13. Ouf, on est lundi 17 ! C’est étonnant d’expérimenter ce foisonnement d’idées, d’images d’univers différents qui viennent encombrer votre cerveau fatigué. Tout est décousu, je ne vois plus que les bandes blanches qui défilent, c’est long, c’est lent. Est-ce la bonne ? Oui. Je fais confiance à mon dernier sens en alerte, l’orientation.

Ce n’est qu’un passage à vide, le goût d’y être va refaire surface. Le plaisir de rouler réapparaît sur le relief des Quatre Montagnes, je quitte le Vercors. Une mélodie de Bashung me revient :

« J’ai dans les bottes des montagnes de questions
Où subsiste encore ton écho »

Les derniers lacets de Saint-Nizier surplombent Grenoble, un soleil radieux chauffe la cité, une grande bouffée d’air frais avant de plonger dans la fournaise de la Nationale 85. Calé sur la minuscule bande de bitume, j’en mène pas large avec le flot de véhicules me frôlant. Pas de déviation possible. Rien n’est prévu pour que les cyclistes rejoignent sereinement la Séchilienne qui dispose, elle, de bandes cyclables à peine rassurantes. J’enclenche le mode automatique et tel un robot, j’envoie les watts pour m’extirper de ces ennuyeux tronçons d’automobiles pressées. Sans m’en rendre compte, l’esprit ailleurs, je suis soudain saisi par la verticalité grandiose des premiers flancs des Alpes. 

Le soleil arrose chaque centimètre de cet amphithéâtre naturel multicolore, de hautes herbes jaunies virevoltent, arbres et feuillages s’habillent d’orange, la route tapissée d’un gris ardoise classieux, le bleu azuré du ciel au-dessus du Grand Galbert. Je longe une rivière discrète, la Romanche… C’est une belle histoire. Par cette entrée majestueuse dans les Alpes, j’ai l’impression de chevaucher le vélo jaune Cyrille Guimard de mes 6 ans, fier comme un Don Quichotte de cour de récréation.

Route des Six Vallées, un nom à figurer dans Le Seigneur des Anneaux, le hobbit casqué cavale vers Bourg-d’Oisans, je choisis de faire gîte au sommet de l’Alpe d’Huez. Je fais mine de prendre d’assaut ce premier géant alpin avec le peu de munitions qu’il me reste mais le premier kilomètre me sèche littéralement… Et il en reste 13 ! Affaibli, je mets un peu de cœur à l’ouvrage, 21 virages à franchir avec des pentes jusqu’à 14%. 21 lacets qui portent la signature d’un vainqueur. De savoir qu’un certain italien un peu trop enfariné détient le record de la montée en 37 minutes à 23 km/h me laisse pantois. Je grimpe à la vitesse étourdissante de 5,5 km/h, j’ai le temps de calculer que j’approche les 180 kilomètres sur cette étape. Pour quelqu’un qui s’inscrit dans l’ultra distance, j’ai l’orgueil ébréché. Je suis le dernier forcené de la journée à m’acharner dans ces virages avec des noms de champions et je comptabilise 18 heures sur le vélo depuis ce matin avec 4000 mètres de dénivelé.

Tous ces chiffres me donnent le tournis… Ou c’est l’altitude et la fatigue cumulées !? Il est 22h, les dernières lueurs du couchant font des stèles d’un cimetière un spectacle d’ombres chinoises sur fond rose. Encore 2 kilomètres. Il ne me reste que des barres vitaminées et je ne sais pas où je vais jeter mon corps pour fermer les yeux, un peu. J’entre, à ma grande surprise, dans une cité bétonnée. Je ne peux pas rester ici, je dois trouver la sortie. Je distingue dans la nuit un discret panneau indiquant « Via Ferrata Col de Sarenne », à gauche une cabane en bois, hélas, close, et un grand champ qui m’ouvre ses bras. Le temps de sortir la couverture de survie pour m’éviter la fraîcheur, de m’enrouler dedans et je me rappelle le conseil d’un participant : « Surtout, ne dors jamais à la belle étoile au sommet d’un col, redescend dans la vallée ! ».

Et je m’endors… À 1860 mètres d’altitude.