Race Across France 2020
Étape #4 : 
Alpe d’Huez – Val d’Isère

  • © Nicolas Fritsch

Les belles étoiles ont disparu de la voûte céleste et la douceur du marchand de sable a laissé sa place aux gouttes de pluie. Quatre heures de sommeil entrecoupées par une brise fraîche pénétrante et les assauts répétés de l’humidité pour me sortir de mon état de régénérescence. Il est 3h du matin, la fatigue est toujours là mais la nuit ne me laissera pas tranquille. Démuni et nerveux, je plie bagage. J’entreprends dans le noir complet la descente de la route du col de Sarenne. La lueur rassurante de mon phare avant éclaire timidement l’asphalte en mauvais état, par endroits tapissé de terre, de cailloux, de petits torrents d’eau qui traversent la chaussée étroite. De brusques rafales de vent m’obligent à réduire ma vitesse, je vois les virages comme les ornières au dernier moment, ça glisse… un vrai terrain pour le gravel !

J’entends le son de cloches des vaches. Elles sont déjà debout elles aussi ? Une voix ? On me suit ? Quelqu’un tousse ! Un berger sûrement. Je pense à un chocolat chaud avec une brioche. Les lacets s’enchaînent, la descente est longue, périlleuse, stressante, la pluie revient et le brouillard l’accompagne. Clavans le Haut… puis le Bas, les mains sur les cocottes, interdiction absolue de se louper au freinage entre les plaques d’eau qui coulent vers Mizoën. Je roule depuis une heure, une intersection divine : col du Lautaret 25 km. Je peux enfin avaler une pâte de fruit au sec dans le grand tunnel du Chambon.

L’ascension s’engage doucement, je suis moins nerveux. Dans la pénombre, je devine une succession de rifs qui alimentent une rivière précédemment abandonnée dans le Vercors, la Romanche. À peine perceptible, au lointain, une traÎnée blanche verticale m’intrigue, une cascade longiligne jette ses volumes d’eau, des embruns volent, le spectacle discret dévoilé par les premières lueurs du jour est magnifique. J’oublie ma respiration, le rythme des manivelles, le frottement des pneus, le poids de la fatigue. Je suis léger.

Mon estomac, lui, réclame une collation. Je rentre dans une boulangerie où s’affairent les artisans matinaux. Des odeurs de pains chatouillent mes narines, je repars prudemment chargé de viennoiseries et d’un sandwich saumon… que je terminerai 150 kilomètres plus loin !! Adossé à une vieille bâtisse et coupé du vent au sommet du Lautaret, le petit déjeuner au poisson tombe à pic pour attaquer la route du Galibier. La vue dégagée sur le Pic du Lac de Combeynot et ses banquettes épaisses de neige qui persistent là-haut me font un temps oublier les températures qui montent. J’enlève une épaisseur de textile puis une deuxième. Le soleil ne sera d’aucune pitié aujourd’hui. À chaque lacet, mon corps prend un degré supplémentaire. Artères et valves sont fortement sollicitées. Heureusement, une bise naissante calme l’emballement et j’évite le serrage. 

Le mois d’août en montagne n’est pas la période la plus calme pour apprécier ce challenge à vélo. Les drogués de l’automobile avalent les sommets, imités par les hyper-connectés qui numérisent avec leur smartphone absolument tout et paupérisent leur mémoire. Attroupement bruyant au sommet, ça braille pour être sur une photo devant le panneau « Col du Galibier ». Je fuis ce groupe de cyclistes mâles que leurs femelles respectives, photographes obligées aiment à conforter dans cet exploit annuel. Je suis comme le soleil… sans pitié.

C’est parti pour une vingtaine de virages à fond. Je n’aime pas être dépassé quand je suis concentré et, sûr de mon fait, je fais une bonne descente. La vallée attire ceux qui ont les bidons vides. Valloire, un arrêt pour faire le plein d’eau, je m’enfuis derechef de cette fournaise de voitures, direction le col du Télégraphe.

Reprendre de l’altitude.

Je comprends, à partir d’ici, que la suite de cette journée montrera plus de souffrances que de réjouissances. Des signes de fatigue précoce, une lassitude qui prend la place de la volonté, il n’est plus question de sport. La vallée de la Maurienne, en été, par 35°, c’est boire l’eau chaude de ses bidons, chercher l’ombre de l’autoroute A43 qui surplombe la D1006, espérer une fontaine ou juste un robinet de jardin, constater qu’aucune âme n’est dehors et surtout, c’est comme si vous viviez dans une pompe à chaleur. Au moins, le vent qui turbine me pousse mais c’est une route sans fin, pénible par sa morosité. Après des lignes droites sans saveur, je me faufile avec bonheur dans une parenthèse boisée mais peu ombragée et c’est à nouveau une descente redoutée dans le fond de la vallée. À Sollières-Sardières, un mirage à deux bras, deux jambes et une tête avec un sourire s’agite timidement. C’est le responsable de Up and Ski Mountain Guides qui s’est proposé pour offrir un ravito-fraîcheur aux baroudeurs séchés. Une fois les deux boissons pétillantes englouties, je m’arrache à ces quinze minutes de calme. C’est reparti pour 25 kilomètres de soleil de plomb avant le grand sujet de la journée, le col de l’Iseran.

À Bonneval-sur-Arc, je n’imagine pas ce qui m’attend. Les premières pentes ne m’impressionnent pas, je dois être quelque peu hypnotisé ou hagard. Je m’en fiche, je roule à une allure qui me semble correcte mais je déchante vite. Le paysage ne m’intéresse plus, le soleil décline, mes jambes tournent mécaniquement. J’entends le sifflement des pneus des descendeurs sur le bitume refroidissant. Je n’ai pas un regard pour eux. Considérer les choses m’échappe tandis que je grimpe ce monstre froid. Je chemine sur ses bras sans voir ses tenailles. Je fatigue mais ne lâche pas. Je divague un peu. Ça pourrait en faire rire quelques-uns mais lancer à nos laitières un « Salut les vaches, la vie est belle ? » alors qu’une tendinite dans un genou s’installe, ça peut soulager. Le regard d’une vache, ça fait relativiser ! 

La vision est interminable. Les virages reculent, les courbes s’allongent, je commence à perdre la notion de distance, de vitesse. Le froid me saisit, je vois les premières congères de glace… en août !!! Le gars des plaines que je suis est dérouté. Encore une centaine de mètres et le sommet déserté, balayé par le vent, m’accueille gentiment par 7°. Je ne m’attarde pas, je mets trois épaisseurs de textile pour la descente vers Val d’Isère. Et quelle descente ! 

La luminosité éclatante qui inonde la vallée et ses flancs pourrait m’apporter un réconfort, mais il n’en est rien. Les membres rigidifiés, je m’engage dans un toboggan d’asphalte. Mes roues tapent, je n’amortis plus, la fatigue cède à l’effroi, je ne tourne pas au même rythme que les virages, la danse ne me plaît pas, j’oublie la musique et mécaniquement, je fais la descente la plus décalée, la plus stressante que j’ai connue jusqu’à ce jour. À peine lucide, je glisse entre les premiers chalets de Val d’Isère et de rutilantes automobiles me jettent leur parfum de Cayenne qui pimente mon retour près des citadins.

Un hôtel, une douche et un plat dont j’ai oublié le nom. Je m’assoupis avec « We welcome tomorrow » de Portico Quartet… J’ai retrouvé la musique. Un rythme de notes. Un son de vie.