C’est validé, je pars une semaine en formation à Caen. Le Rochelais qui préfère les traces colorées et ibériques fait d’abord la grimace, puis se ravise. Je file derechef sur le site Komoot pour scruter d’éventuelles routes d’exception dans ce lieu de France où je n’ai jamais posé une valise. Je ne suis jamais allé en Normandie. C’est l’aventure à 400 kilomètres au nord de ma Charente-Maritime. J’imagine déjà les nuages bas, la pluie, le vent et un faiblard rayon de soleil entre midi et deux, ou dix minutes avant son coucher.

Conforté par des prévisions météorologiques avantageuses contredisant mes préjugés, je charge le vélo, tout heureux d’aller découvrir brièvement une autre région de notre douce France. L’arrivée aux heures de sortie des bureaux est identique dans toutes les villes, ennuyeuse et démoralisante. Il ne donne jamais la meilleure des impressions. Et toujours cette « bagnole » adorée avec son conducteur qui retourne dans son pavillon rutilant à quelques kilomètres d’une cité qui s’époumone et crachote d’indécises pistes cyclables aux allures de bonus électoral. Quand le politique flatte plutôt qu’il ne s’attèle, la démocratie monte un vélo sans selle.

Saint-Contest, quartier nord-ouest, sortie des cours, je saute dans ma tenue de sport et enchaîne plusieurs tronçons virevoltant avec insolence entre les véhicules agglutinés. C’est une succession de descentes vers le canal de Caen à la mer qui longe l’Orne. Je retrouve enfin une « voie verte » qui longe le canal sus- nommé. Je suis perplexe sur ce type d’appellation de voie. On ne sait jamais réellement ce quelle qualité de revêtement on va trouver. Une chose est sûre, c’est souvent un lieu de « joggers » ou de « promène-toutous ».

J’avale rapidement les 23 kilomètres monotones en direction de la Manche, tout excité de voir cette mer épicontinentale. Rattrapé par une réalité socio-politique mondiale, je croise au bout du chemin de halage quelques dizaines de migrants tapant la balle, discutant ou portant le regard sur leurs smartphones, seul lien avec une famille éloignée et/ou un organisme solidaire apportant aides administratives ou alimentaires. Mon confort écorché par cette piqûre de rappel m’affecte au point d’en oublier la ville balnéaire que je traverse sans vraiment la regarder. Et puis, je ne trouve pas de charme à Ouistreham ancrée dans un devoir de mémoire, statufiée au rang des plages du débarquement. L’histoire est lourde, ici, ça se sent.

Je contemple la plage, la mer bleue et calme, les deux pieds dans l’eau. Je n’attends pas le coucher de soleil. Le Mémorial La Flamme concentre tellement d’énergie et de vies volées que je ne peux pas rester plus longtemps. Je tourne le dos aux navires coulés et autres drapeaux d’alliés flottant au ralenti. Je rejoins Caen à travers des champs cultivés, un paysage ressemblant à notre plaine d’Aunis. Décidément, cette sortie vélo me laisse perplexe, en état d’introspection, l’esprit ailleurs. Besoin de bucolisme.

Sur une carte dédiée aux parcours à vélo, je suis tenté de filer au sud de Caen en direction de Thury-Harcourt. À nouveau, une voie verte plate, recouvrant par endroit les rails d’une ancienne voie ferrée, permet de s’enfoncer dans une vallée boisée, silencieuse et endormie. Le fleuve l’Orne, tel un fil conducteur, agrémente cette sortie placée sous des nuages menaçants, gonflés d’humidité. Le plafond bas, la luminosité peine à donner du contraste aux verts environnants de cette campagne pourtant prometteuse. Quelques clichés pris sur le vif en deviennent ternes, voire flous. Ce ne sont pas quelques géraniums colorés accrochés aux parapets de ponts qui égayeront cette fin de journée.

Je franchis le fleuve. Enfin du dénivelé… et la pluie ! Je ne pensais pas subir une succession de raidillons à 8 % au milieu de forêts denses. Le bord des routes est tapi de feuilles. L’automne, ici, est en avance comme la crevaison lente de mon pneu avant qui survient à 25 kilomètres du point de départ. À raison d’un pompage tous les cinq kilomètres, je ne m’en sors pas trop mal. Ce fut une prudente idée d’avoir embarqué mes éclairages.

Le retour à fond pour éviter la nuit complète n’est pas aussi éprouvant que de retrouver l’enfilade de voitures toujours aussi prégnante. Komoot me faire prendre une ou deux sentiers plutôt gravel à deux pas de la ville. Bizarre, je n’avais pas vérifié… Il faut toujours contrôler les propositions du planificateur de routes ! Je rejoins péniblement mon hôtel. Avachi sur le lit, je m’étonne encore d’avoir trouvé 60 kilomètres anodins aussi fatigants. La Normandie serait-elle sur un autre fuseau horaire ?