Henri a 75 ans aujourd’hui. Une vie qui aurait pu être différente avec le vélo. Une vie qui a été très différente en son absence. Voici, en quelques lignes, le récit de la légende de ce cycliste. Mon père.

Sa carrière démarre à l’instinct. Volontaire, un tantinet inconscient, il participe à sa première course à l’âge de 18 ans, en 1962, une semaine après avoir reçu son premier vélo en cadeau. Sa fougueuse monture est un Royal Asport dont il porte fièrement la marque sur son premier maillot. Installé à Libourne, célèbre pour sa confluence de l’Isle et la Dordogne, il multiplie les participations aux épreuve locales, tentant de maîtriser les finesses d’un revêche dérailleur. Il signe sa première victoire sous les couleurs de la Société Cycliste Athlétique Libournaise (SCAL) dans le Médoc, à Queyrac, compensant des talents modestes de grimpeur par des qualités avérés de descendeur qui lui permettent de l’emporter au terme de 15 tours. À la faveur d’un dernier virage dont les gravillons ont projeté ses deux adversaires hors de la trajectoire idéale.Henri Labardant
Le temps est déjà au sponsoring. Chicorée Leroux est le bienfaiteur de l’équipe. À la prime de course versée par l’organisateur, le partenaire rajoute un pécule calculé au prorata des kilomètres gagnants dont le montant modeste, réglé tardivement, ne fait pas tourner les têtes de ces rouleurs amateurs. Les récompenses sont faibles au regard des efforts fournis, quand chaque moment est prétexte à entraînement. Henri doit également composer avec des contraintes majeures : pensionnaire dans un établissement situé à Égletons, aux confins du Limousin, il ne dispose pour rouler que des vacances scolaires, puis des permissions accordées au cours de son service militaire en 1964 et 65. Il profite de toutes les opportunités pour abattre des kilomètres et participer aux épreuves nombreuses de la région. Le Grand Prix de la Victoire, course traditionnelle organisée le 8 mai à Bordeaux, est son jardin. Il compte dans son équipe des valeurs locales, comme son ami Francis Campaner (qui lui offrira un maillot Mercier Hutchinson auréolé de palmarès), qui s’illustreront bientôt sur les grandes courses. Il côtoie également, en quelques occasions, des pointures professionnelles internationales telles que Luis Ocaña, Raymond Delisle, Désiré Letort ou Bernard Labourdette. Mais le temps du choix se profile déjà. Jusqu’à ce jour de 1966, fatal à toutes ses velléités de carrière sportive, que son père commerçant choisit pour brandir une menace : « Je te préviens, si tu ne reprends pas l’affaire, je vends ! ». Cette affaire est donc entendue.

Mon père ce cycliste
Jeune adulte accaparé par son métier d’artisan, il continue pourtant de profiter de la moindre occasion pour rouler en solitaire et échapper à l’espace confiné de son atelier. Dans certaines occasions, au gré des soirs d’été ou des dimanches ensoleillés, il entraîne un fils peu averti dans son sillage. L’adolescent pataud cale dans les bosses et freine exagérément dans les descentes, n’exploitant que très partiellement le matériel de haute volée dont il dispose. D’un voyage professionnel à Saint-Étienne, ils ont en effet ramené une superbe bicyclette bleue Manufrance à laquelle Raymond Poulidor a associé son nom. Ce lettrage blanc brille comme de l’or dans le flou des souvenirs d’une époque qui m’a permis de goûter aux premiers efforts au guidon. Comme le damier de mon premier Peugeot. Au fil du temps, au gré des soucis, Henri a raccroché. Suspendant son vélo dans un grenier. Vivant au rythme des pelotons télédiffusés. Et me laissant le soin de perpétuer, avec mes compagnons de l’aventure Gravillon, la tradition du cyclisme familial.

Mon père ce cycliste

L’épopée d’Henri en quelques photos.